Mon mariage avec les sciences
sociales
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Octobre 2003 : une chambre noireAutant dire qu’en juillet 2003, à l’instant où je pose le pieds à Taez pour la première fois, je sais déjà que je joue ma survie intellectuelle. D’où mon comportement avec Ziad, dont j’avais décidé qu’il serait mon interlocuteur - et en fait le Régime l’avait décidé aussi, parallèlement (comme je l’explique ici). Depuis l’origine de cette recherche, l’ensemble de mes récits sont biaisés du fait de ce tabou sur ma formation initiale, et l’impossibilité d’évoquer ce contexte pré-existant. Je savais très bien ce que je faisais, en réalité, Ziad et son entourage s’en rendaient bien compte. Mais les sciences sociales m’ont toujours obligé à raconter une autre histoire. Pour intéresser la galerie, l’ethnographe doit toujours se couler dans la peau de Tintin reporter, explorateur naïf mais courageux, un pure cogito s’aventurant en terrain inconnu… En réalité, ce sont les sciences sociales elles-mêmes que j’entendais pousser dans ses retranchements, jusqu’aux limites de ses approximations - ce qui n’arrive jamais dans les albums de Tintin. Pour cela j’avais besoin de complices, et aussi un peu d’attirer les sciences sociales dans un traquenard… Or les Yéménites le sentent et ce sont eux qui se révoltent en premier, contre Ziad leur maître de cérémonie. Le produit de cette démarche, en #2003, est un minuscule Printemps Arabe centré sur ma subjectivité. Quelque chose qui n’a pas même de nom à l’époque dans le lexique des sciences sociales, un mouvement social OVNI… Quelque chose que pourtant je veux regarder en face, parce qu’il est le signe que les Yéménites comprennent, et que la voie de l’anthropologie symétrique est la bonne. Mais je ne peux le regarder en face qu’en revenant en France, à travers le passage à l’écriture… ajout le samedi 14 mars, J-1 : C’est là qu’il faut introduire une autre scène, qui s’est déroulée à Sanaa le 4 octobre 2003, trois semaines avant la fin de mon premier séjour d’immersion. Cette scène est le pendant de la « chambre nuptiale », car étroitement liée aux conditions de mon premier arrachement au terrain et à mon premier passage à l’écriture. Ce qui s’est passé là, comme dans une chambre noire, a permis la projection dans l’écriture de ce que j’avais vécu précédemment. Ça s’est passé le plus simplement du monde. Un peu avant l’aube, Waddah ouvre la porte de ma chambre pour me poser une question. Depuis le seuil, il appelle mon nom jusqu’à ce que je me réveille : « Vincent, Vincent… Réveille-toi. Je veux te poser une question… » Donc je me lève, en caleçon, et pendant que je me frotte les yeux, je replace qu’on est à Sanaa, et je replace qui est Waddah, je remobilise toutes les discussions qu’on a eu pendant les dernières 48h… Waddah est un cousin de Ziad du côté maternel, qui s’est exilé à Sanaa depuis quelques années. Je viens de passer huit semaines dans le quartier de son enfance, particulièrement mouvementées. Je suis monté dans la capitale pour souffler un peu, et Waddah s’est proposé de me venir en aide. La dernière discussion s’est terminé tard et j’ai préparé un lit pour lui dans le salon - mais en fait Waddah n’a pas dormi de la nuit. Il a le sentiment de se faire embobiner, que je l’encourage à parler et parler encore, sous hypnose en quelque sorte. Il veut donc me cueillir à froid pour voir ma réaction. Sa question est la suivante - et je sens qu’il est un peu gêné de la poser : « Est-ce que, dans la discussion hier soir, tu cherchais à établir un rapport sexuel avec moi ? ». La réponse est non, évidemment non. Mais le dire ne ferait que relancer le même manège que j’ai vécu à Taez. Réaffirmer mon honneur n’a plus aucun sens à ce stade, vu que tous mes interlocuteurs ont déjà perdu le leur. La question de Waddah a au moins le mérite de la franchise, et je choisis de la prendre comme une avance sincère. Je prends la main de Waddah et l’entraine dans le salon.
Il m’a fallu plus d’une dizaine d’années pour comprendre ce qui s’était produit dans cette interaction. Dans le sens où, une fois ce type de rapports installé entre nous, j’ai quasiment cessé de tenir mon carnet de terrain - je n’ai fait qu’annoter les pages précédentes de mes cahiers - et à l’évidence, ce travail a préparé la rédaction de mon premier mémoire. Mais concernant cette relation, j’ai simplement géré la situation au mieux - parce que Waddah n’allait pas bien du tout, et il n’était pas question de me laisser aller à l’introspection. Cet état de tension s’est maintenu lorsque, trois semaines plus tard, je me suis retrouvé du jour au lendemain à nouveau en France, dans les bras de ma petite amie. Et ce n’est que huit mois plus tard, ayant déposé mon mémoire et rompu avec cette celle-ci immédiatement après, que j’ai pu commencer à réfléchir. J’avais alors le sentiment que cette relation, dont je sortais, n’avait toujours été que mensonge. Un mensonge d’ailleurs étroitement lié à l’exercice sociologique. Je voulais laisser ce mémoire derrière moi, comme une première modélisation très imparfaite, et tout reprendre à zéro. Il m’était indispensable de retourner là-bas, bien que cela me faisait peur, de réaffronter « à froid » les protagonistes de mon enquête. Et étrangement dans ces circonstances, l’idée d’homosexualité m’a complètement rassuré. Mais ce n’était pas juste moi qui étais homosexuel, c’était tous les Yéménites - et c’était aussi mon père, décédé cinq ans plutôt d’un cancer, dont je voulais croire qu’il avait été provoqué par ce refoulement… Ça a été comme une révélation, un autre regard sur ma famille et sur le sens de toute ma vie. Je m’étais reconnecté avec ma « prime nature » (ma fitra, disent les musulmans…), quelque chose qui me liait à la société yéménite. Parce qu’en fait, tous les hommes étaient homosexuels, il fallait partir de cette base pour comprendre. C’est ce moment que j’appelle ici mon mariage avec les sciences sociales. Et de fait, j’ai rejoint là un point de vue féminin sur le monde social, dans une sorte de fusion subjective, dont je n’ai émergé que bien plus tard. Au fond entre mes 24 et mes 30 ans, j’ai effectué un cheminement analogue à celui des garçons yéménites : ceux-là grandissent dans les jupons de leurs mères et, à partir ce point de vue-là, comprennent peu à peu leur place dans la société des hommes. Moi j’ai fait ce cheminement à partir de la place du #Hawdh, qui est l’espace public par excellence. Mais cet espace public où l’on ne voit que des hommes, au Yémen, porte en lui quelque chose de très féminin, associé au pouvoir de l’Etat et à la modernité. Toutes les années suivantes, j’étais sur le trottoir et je ne dérangeais personne. J’avais la tête pleine de considérations sociologiques, de paramètres et d’hypothèses sur l’histoire sociale locale, que je tentais d’ajuster dans l’interaction. Les Yéménites m’aimaient bien, et globalement ils ont accompagné ce processus avec bienveillance. Ce n’est qu’après plusieurs années, vers 2007, que j’ai pu renouer avec le quartier de Ziad dans une forme de respect. En 2010, j’avais fini par sentir la famille de Ziad comme si c’était la mienne, à percevoir l’existence de femmes dont on ne m’avait jamais parlé, dont j’ignorais même l’existence. À partir de ce moment-là (fin 2010) ma présence au Yémen a été impossible. Avec ma situation matérielle à l’époque, je ne pouvais pas prétendre me marier, pas même prétendre rencontrer la jeune fille. Je savais qu’insister ne ferait que détruire ma relation avec eux. Alors je suis revenu affronter les sciences sociales, dans ce tête-à-tête que j’ai décrit plus haut.
Au fond l’enjeu de ce tête-à-tête, qui a toujours été latent dans mes rapports avec les sciences sociales, n’a jamais été que la qualification adéquate de cette relation, et de la place de la sexualité dans celle-ci. Comprendre que ce qui s’est passé avec Waddah n’était pas un simple « passage à l’acte » au sens psychologisant, mais un point de passage nécessaire. Et ce du fait de la nature des Régimes - le régime politique yéménite et le régime épistémologique des sciences sociales, les deux étant profondément intriqués. Au Hawdh al-Ashraf, tous les Yéménites qui me voyaient évoluer, savaient que ça devait se terminer comme ça. Ils tentaient de me le faire sentir, ils bottaient en touche, et c’est précisément cette pudeur qui me rendait fou. Si c’est finalement tombé sur Waddah, c’est que Waddah a fait ce qu’il fallait pour, du fait d’une logique familiale et politique indissociablement, et je l’ai en quelque sorte pris sur le fait. Dans la famille, Waddah était le premier petit-fils de la branche la plus proche du Régime (celle issue de la seconde épouse du grand-père, cf arbre de parenté). La famille de Ziad était autonome financièrement grâce au travail de Nabil, mais c’est la branche de Waddâh qui avait les relations les plus hautes dans la hiérarchie. En prenant en charge cet hôte français, cette branche entendait réaffirmer son autorité sur la branche de Ziad. Par ailleurs Waddah était apparenté, par sa grand-mère maternelle, à l’épouse d’un haut responsable qui était à la tête de la Police politique du Régime. C’est lui qui l’avait fait monter à Sanaa, pour servir d’agent d’accueil dans le bâtiment administratif d’une banque. Mais cela n’empêche en rien que #Waddah se soit retrouvé piégé subjectivement dans cette expérience. Et je ne pense pas que ledit Responsable l’ai compris, bien qu’il s’intéressait forcément à nos rapports. Dans l’interaction décrite ci-dessus, c’est finalement moi qui force la main de Waddâh, en voulant croire à la noblesse de ses intentions. Et à travers lui, je forçais aussi un peu la main du Régime, sans m’en rendre compte. Si j’ai pu peu à peu comprendre cette situation, c’est parce que je m’en suis remis corps et âme à Ziad, parce que Ziad lui « craignait Dieu », et que malgré l’injonction tacite d’une partie de son entourage, il refusa pour sa part de régler sexuellement cette situation (notamment en #2006, lorsque l’homosexualité était vraiment devenue ma seule perspective). Il en a payé le prix. Aujourd’hui, Ali Abdallah Saleh est mort et enterré. Le Régime Yéménite est définitivement détruit. Mais le Régime des sciences sociales, en apparence, tient encore en place… |
Il faut bien comprendre que cet incident, survenu en octobre 2003, n’aurait dû en rien compromettre la poursuite de mon enquête, selon les règles tacites comme les règles explicites du milieu. Nul besoin de connaître les petits secrets des laboratoires de sociologie, ou de suivre les discussions de machine à café, pour savoir que la sociologie se conjugue presque toujours à des histoires d’amour, à des mariages souvent, parfois aussi à des divorces. (On verra plus loin le rôle central d'un couple analogue dans la campagne de l'Alternative Sétoise…). Fort heureusement, cette dimension est assumée pleinement par la discipline - sauf peut-être quand il s’agit de sociétés musulmanes… Pour ma part, j’ai tu cet incident jusqu’à la fin dans mes écrits académiques. Mais j’aurais été disposé à le décortiquer sur demande, puisque j’avais admis l’homosexualité dans ma vie personnelle dès 2005 ou 2006… Et même à travers cette censure, je ne fais qu’appliquer la méthode de la réflexivité ethnographique, la seule qui peut conduire les sciences sociales à une forme de scientificité. Je renvoie à l’article de Florence Weber publié en 1991 : « L'enquête, la recherche et l'intime ou : pourquoi censurer son journal de terrain ? ». J’étais bien parvenu à mettre en œuvre la méthode ethnographique au Yémen, sur un terrain où elle n’est pas pratiquée d’ordinaire. Florence Weber s’en était bien rendu compte dans mon mémoire, au-delà de cet incident particulier qui n'apparaissait pas. D’où le soutien institutionnel de l’ENS, que je conserverai jusqu’en 2013. En fait la résistance est venue d’ailleurs, de « l’État profond » des études arabes, en quelque sorte…
Jocelyne Dakhlia, historienne et anthropologue de l’Islam Méditerranéen à l’EHESS, a assuré la direction de mon travail dès mon année de DEA (2004-2005) et jusqu’en 2012. Mais nos rapports sont loin d’avoir été simples au démarrage…
Il y a d’abord le jeu des circonstances. En juin 2004, Florence Weber commence par me renvoyer à Alban Bensa, l’anthropologue de service dans le DEA de Sciences Sociales - mais celui-ci est en train de prendre ses distances pour créer l’IRIS avec Didier Fassin. Il préfère finalement me renvoyer à Jocelyne Dakhlia, et il me l’annonce en plein mois de juillet, quand les universitaires sont en vacances, alors que je suis sur le point de repartir au Yémen jusqu’à fin octobre… Lorsque Jocelyne Dakhlia découvre ma sollicitation à la fin du mois d’août, elle commence par exiger que je revienne en France m’entretenir avec elle… Elle accepte finalement de m’inscrire sous sa direction, essentiellement par amitié et reconnaissance envers ma tante Anne-Marie Planel (fondatrice de l’IRMC de Tunis, dont Jocelyne Dakhlia avait été la première boursière, au début des années 1990).
D’une manière plus générale, j’ai un peu pâti d’arriver sur la fin d’une époque, celle du Laboratoire de Sciences Sociales, fondé dans les années 1980 à l’ENS de la rue d’Ulm, autour de la figure de Pierre Bourdieu. Au milieu des années 2000, Florence Weber est en train de s’allier avec les économistes, en lien avec le projet d’une future « Ecole d’Economie de Paris ». À l’été 2005, lors de l’attribution des allocations couplées, elle fait le choix de me parachuter à Aix-Marseille, où existe un pôle important d’études sur le monde arabe (notamment l’IREMAM), au sein de la MMSH. Mais je commets l’erreur (sur l’avis de Dakhlia) de solliciter un rattachement à l’IDEMEC, soit sous le mandarinat de Christian Bromberger - pas vraiment un grand adepte de l’ethnographie réflexive et post-moderne… - et je ne serai jamais adopté par François Burgat (fondateur de l’IREMAM), en dépit d’une certaine sympathie réciproque.
Perdu dans ce panier de crabes institutionnel, je me cramponne à Jocelyne Dakhlia, directrice particulièrement exigeante, de formation littéraire quasiment orthogonale à la mienne, mais en laquelle je peux avoir une confiance intellectuelle absolue. Au cours de ma première année de thèse (2005-2006), que je passe pour moitié à Taez, je reformule l’ensemble de mon projet de thèse autour de la problématique de « l’homoérotisme », à laquelle Dakhlia est en train d’apporter des contributions substantielles - voir son ouvrage de 2005, L’Empire des Passions. De l’arbitraire politique en Islam, et cet article publié ultérieurement dans les Annales : « Homoérotismes et trames historiographiques du monde islamique ».
Mais il demeure que dans ma propre recherche, cette problématique de « l’homoérotisme » n’a de sens qu’en dialogue avec la méthodologie ethnographique. Or en juin 2007, ma participation au colloque Ethnografeast de Lisbonne fait flop un peu pour les mêmes raisons : Florence Weber s’est alors retirée du comité d’organisation, et Loïc Wacquant (de l’Université de Californie à Berkeley) n’a aucune envie de s’intéresser à mon travail. Je suis programmé avec les doctorants portugais, un jour avant le démarrage officiel du colloque…
Pourtant cette intervention avait pour moi une importance capitale, quatre ans après mon premier séjour, après douze mois cumulés de présence sur le terrain et deux années de thèse… « Vous devez partir aux Etats-Unis… », me dit Jeanne Favret-Saada, que je rencontre à Marseille en juillet à mon retour de Lisbonne : « Ce que vous essayez de faire, le monde universitaire français ne l’acceptera jamais… ». Le 19 août #2007, mon retour à Taez est salué par Ziad qui met le feu à la maison familiale. Je me convertis à l’islam au début du mois de septembre.
(Lundi 9 mars)
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En re-parcourant aujourd’hui la période 2004 à 2007, ces années décisives pour ma socialisation scientifique et la (non)réception de mon enquête au Yémen, il m’apparaît flagrant qu’il n’y a pas eu de hasard : le milieu académique ne voulait pas de mon travail. Les hommes en particulier, ne voulaient pas de cette confrontation intellectuelle, de ce que cette situation ethnographique aurait pu leur renvoyer quant à leur propre posture. Quelles qu’aient été les raisons subjectives de cet évitement, il y avait là une impossibilité structurelle - mais qui ne pouvait être énoncée, tant ma recherche cochait par ailleurs tous les mots d’ordre à la mode dans le monde de la recherche (réflexivité, interdisciplinarité, engagement sur les questions de genre, etc.). Par ailleurs j’avais la tête au Yémen, je vivais peut-être dans une sorte de déni. Je préférais garder ma vision idéalisée des sciences sociales, plutôt que de renoncer à ce que j’avais trouvé là-bas.
J’étais bien conscient de m’installer dans une bataille au long cours, et je fis les choix qui s’imposaient : rapatriement chez ma mère en région parisienne, existence frugale, investissement théorique dans des disciplines connexes, et sur des questions épistémologiques fondamentales… En 2009, j’ai obtenu les 15 000€ de financement du Prix Michel Seurat, grâce à une candidature appuyée par les lettres de recommandation conjointes de Florence Weber et de Jocelyne Dakhlia. Mais sans interlocuteur scientifique assigné, je pouvais bien écrire une centaine de thèses différentes à partir de cette même histoire…
À la fin de l’année #2011, après que la Révolution yéménite eut donné corps à mes intuitions théoriques les plus inattendues, je suppliai Florence Weber et Jocelyne Dakhlia de bien vouloir se rencontrer, afin d’établir une complicité minimale quant à ma stratégie d’exposition. Il faut dire qu’à l’époque, Florence Weber était engagée dans un vaste chantier sur la prise en charge de la dépendance et l’étude ethnographique des politiques publiques. Quant à Jocelyne Dakhlia, elle était préoccupée surtout par la transition post-révolutionnaire en Tunisie, qui semblait se poser en des termes très différents qu’au Yémen. Mais au nom de l’unité des sciences sociales, j’espérais tout de même qu’elles accepteraient un court instant d’être mes hôtes, de converser devant moi sur cette histoire, qu’elles connaissaient l’une et l’autre parfaitement. La rencontre eut bien lieu, dans la Cour aux Ernests de la Rue d’Ulm. Les deux duchesses s’exprimèrent tour à tour, avec sobriété, elles s’accordèrent surtout pour dire combien ma demande était déraisonnable.
À Paris comme à Aix, l’histoire se termine sur des scènes analogues dans mes laboratoires de rattachement : regards fuyants dans les couloirs, messes basses à la machine à café. C’était en pleine affaire Merah, et l’on s’inquiétait que je ne finisse par poser une bombe un jour ou l’autre, sans se rendre compte de l’absurdité. Il était temps de lâcher prise. Mais pour aller où ?
Et puis il y a eu cette visite chez ma famille à Sète en février 2014, en pleine élection municipale. L’effervescence d’une coalition historique contre François Commeinhes, qui réussit le prodige de lui assurer sa nouvelle ré-élection. La société française n’allait pas bien. Alors j’ai voulu poser mes valises, avec l’espoir d’être utile ici.
(9 mars après-midi)
Au sud de la région parisienne où j’ai grandi, mon école primaire était située non loin du Parc-de-Sceaux. Tous les jours après déjeuner, on nous conduisait jouer là-bas en empruntant l’avenue de la Duchesse du Maine. Ce n’est que très récemment - alors que j’approche de la quarantaine - que je me suis renseigné sur l’histoire de ladite duchesse. Il m’est tombé entre les mains un dépliant des « Petites Nuits de Sceaux » (suite d’évènements culturels et musicaux financés par le Conseil Général des Hauts-de-Seine, placés sous le patronage de ce personnage historique…) et j’ai voulu en savoir plus. À vrai dire, je n’aurais jamais prêté le moindre intérêt à cette histoire, si je n’avais fait cette enquête au Yémen, et traversé l’épreuve que je viens d’évoquer.
Cette dame, Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, avait été mariée à l’un des fils de Louis XIV. Elle en tirait fortement ombrage car le Duc du Maine était un prince légitimé. La duchesse rendit la vie impossible au pauvre bâtard, et transforma le Domaine de Sceaux en une scène artistique et intellectuelle « alternative » - à la Cour de Versailles - qui semble avoir joué un certain rôle dans l’histoire intellectuelle de cette période. Les convives qu’elle réunissait autour d’elle, la Duchesse les présentait comme ses « chevaliers », issus d’un ordre imaginaire : « chevaliers de l’ordre de la mouche à miel ». Ironie affectueuse et lucide. Les mouches ne font pas de miel, et la duchesse le savait pertinemment.
Les sciences sociales sont héritières de cette condition, quand bien même elles s’acharneraient à l’oublier. En effet, l’ensemble de la culture européenne s’est développée dans une configuration analogue, à l’intersection des prétentions bourgeoises et d’une noblesse « fin de race », consciente de son inéluctable extinction. L’historien et sociologue Norbert Elias le montre bien, dans un livre que je découvre ces jours-ci : Mozart. Sociologie d’un génie (Seuil, 1997).
La culture occidentale n’a jamais pu transcender les conditions anthropologiques de sa propre émergence, et elle ne le pourra jamais. Le cas de Mozart l’indique tout à fait clairement, par sa position dans l’ensemble de la production musicale occidentale, qui comporte quelque chose d’indépassable. On pourrait dire la même chose de Descartes, et de cet accomplissement dans l’histoire des mathématiques que constitue l’algébrisation de la géométrie (le fait d’associer une équation à une courbe, représentée dans un repère cartésien…). Il est bien illusoire d’imaginer qu’il se reproduira un jour une révolution équivalente, dans ce domaine de la pensée que l’on nomme aujourd’hui mathématiques. Au contraire, la pensée occidentale n’en finit pas de combler les brèches introduites par Descartes dans sa compréhension du monde, ce dont découle largement le désastre écologique actuel. Pour en prendre la mesure, Gregory Bateson est un auteur important.
Cette fermeture des perspectives de la créativité occidentale, les Yéménites m’y ont confronté d’emblée. Dès mon premier séjour d’immersion, les Yéménites m’ont envoyé au tapis, pour reprendre la métaphore utilisée plus haut. Et c’est précisément la raison pour laquelle je suis revenu, année après année. Au fond de moi-même1, je savais qu’une confrontation de ce genre était la condition de toute science, qu’elle ouvrait donc une fenêtre.
Au fond, mon sujet de thèse sur « l’homoérotisme » des Yéménites n’a jamais été qu’une ruse pour éveiller l’attention d’une noblesse de cour décadente et endormie… Pour réinscrire un horizon dans les perspectives étroites du jardin à la française, j’ai utilisé ce subterfuge de mettre en scène mon homosexualité. En réalité, il n’a jamais été question que de mon mariage avec les sciences sociales. Et vous verrez que les dates coïncident, si vous lisez mes textes rédigés depuis vingt ans.
Bref, je repense souvent à la Duchesse du Maine, pour laquelle j’ai développé une sorte de sympathie. Je suis persuadé que « l’ordre de la mouche à miel » aurait été plus réceptif à mes efforts, dont ils auraient perçu la pudeur et la noblesse. Contrairement à cette caste égocentrique de diplômés du supérieur - la France d’Emmanuel Macron - qui se gargarisent à peu de frais de leur universalisme étriqué, et qui rivalisent de charité pour les migrants - en paroles surtout - faute de comprendre leurs propres concitoyens.