Mon mariage avec les sciences
sociales
Récit allégorique
Texte rédigé le 7 mars 2020, après avoir rompu tout contact avec
l'Alternative Sétoise, mouvement pour les municipales orienté à
gauche, où j'étais investi depuis le mois de juin. Après quelques
semaines de sevrage je me sentais tellement mieux, je me suis
dit : « Cette fois j’ai divorcé pour de
bon ! ». Pas de l’Alternative Sétoise ou de
Véronique Calueba mais des sciences sociales, de celle qui a été
ma Muse… Ça m’a donné envie d’écrire ce texte, et j’ai alors
réalisé à quel point l'allégorie fonctionnait. Etrangement jusque
là, il ne m’avait jamais été possible d’écrire mon histoire en ces
termes…
(samedi
7 mars)
J’avais à peine 21 ans quand nous nous sommes fiancés, à
l’automne 2001. Le vrai mariage est intervenu trois ans en plus
tard, en juin 2004. Mon engagement au Yémen était devenu trop
sérieux, il n’y avait plus de place pour aucune autre femme.
Notre mariage a duré quasiment dix ans, et sept fois j’ai
traversé le monde pour ses beaux yeux. Même dans ces longues
périodes d’immersion dans la société yéménite, je passais
l’essentiel de mon temps avec elle, isolé dans mon appartement
ou ma chambre d’hôtel : pour reparcourir sous son regard la
journée écoulée, chaque anecdote et chaque évènement, consigné
méticuleusement dans mes carnets. Et de retour en France,
c’étaient des journées entières passées au lit. Nous évoquions
ce qui s’était passé là-bas, sans jamais s’en lasser, en
inventant toujours de nouvelles galipettes.
Pendant de longues années, elle m’a tenu à ce rythme
éreintant. À chaque départ, mon existence chavirait. Chaque
retour était une épreuve aussi, mais elle restait ma seule
boussole. Elle aussi perdait le Nord un peu, à vrai dire, bien
qu’elle ne voulait pas le reconnaître… Moi je l’ai reconnu.
Après l’année 2007, j’ai commencé à réduire mes séjours
là-bas, et l’ambiance a changé dans notre chambre à coucher.
J’essayais de lui parler d’autre chose, de l’attirer vers
d’autres horizons scientifiques pour faire son éducation, mais
elle détournait le regard en boudant.
À la fin de l’année 2010, j’ai décidé de suspendre mes
voyages, alors ça a été des crises. Elle voulait que je l’emmène
là-bas, où paraît-il des choses fabuleuses étaient en train de
se dérouler. Elle me traitait de nul, de n’avoir rien à dire en
ces circonstances « historiques ». Pourtant je ne me
laissais pas décontenancer, et je lui faisais face dans notre
chambre à coucher. Comme au judo, je me
focalisais sur les racines de sa stabilité, les
prémisses de son épistémologie, et le moindre de ses
gestes était l’occasion de la ramener au tapis.
Bientôt les invitations se firent plus rares, pour les
colloques et les séminaires. Ma réputation de batifoleur, en
quelques années, fut ré-évaluée en son exact opposé, celle d’un
horrible puritain… Mais je m’en fichais bien ! Isolés dans
notre chambre, je continuais de la fixer des yeux. Je voulais
croire que dans mon regard, elle finirait par apercevoir les
vallées du Hadramout, contrées grandioses où moi-même je ne
m’étais jamais rendu, parce que je l’attendais. En rêve, j’avais
déjà construit notre chambre dans un palais d’Orient, un pays où
nous aurions été seuls, que je voulais lui offrir…
En 2013, il s’est avéré que je n’étais plus inscrit en thèse.
Cette chambre depuis laquelle je pensais m’adresser au monde,
ses yeux l’avaient déserté depuis longtemps. Et l’Orient de mes
rêves, entre temps, s’était échappé aussi. Ce n’était pas encore
la guerre, non, juste l'oppression économique ordinaire, à quoi
s'étaient ajoutés l’instabilité, et des conditions de vie
considérablement dégradées. Je ne me sentais pas d’y retourner
seul. Alors je suis allé pointer à pôle-emploi. C’était trop
tard pour recevoir mes allocations chômage, mais j’ai eu un peu
de RSA. L’essentiel, me tenir là où je pouvais capter encore un
peu de son odeur…
J’ai choisi une petite ville de province, fondée par un
caprice de Louis XIV sur une lagune du Languedoc : un petit
port autrefois tourné vers l’Orient, se débattant aujourd’hui
dans les mailles de l’État-providence, comme dans une
interminable scène de couple. J’ai tenté d’y reconstruire ma
vie, de prendre un nouveau départ à l’âge de 33 ans, avec tous
mes diplômes de facto frappés de caducité, par un
passif encombrant. Seuls à se pencher sur l’oiseau tombé du nid,
quelques ouvriers marocains, qui l’ont cajolé quelques mois puis
s’en sont détournés, constatant que l’oiseau ne volerait plus.
CV
académique
(janvier 2014)
Voilà ma petite histoire de la tragédie yéménite. Il n’y est
quasiment pas question du Yémen, et c’est délibéré. J’ai déjà
suffisamment écrit sur ce pays, suffisamment de paysages projetés
sur les murs de cette chambre nuptiale. J’y ai déjà convoqué
suffisamment de Yéménites et d’Orientaux, qui ont d’autres
préoccupations aujourd’hui. À la scène de nos ébats, je veux
maintenant faire entrer les gueux, les Gilets Jaunes, ceux qui se
contrefichent de l’Orient. Ce sera ma vengeance. Cette chambre
nuptiale imaginaire, je vais maintenant l’inscrire dans le réel
grâce à leur regard. Cela s’appelle un recadrage. Et de ce
recadrage découlera, je l’espère, une autre compréhension du monde
et de l’époque que nous traversons.
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